Simulacre

Elle était surprise par la force du mimétisme dans les histoires familiales.

Les jeunes étaient poussés à s’investir dans le modèle le plus proche. Cela contentait tout le monde, et d’abord les pères irréprochables.

Il restait pourtant une ambiguïté de taille, que nul n’avait l’air d’interroger : quid d’un modèle qui s’est disqualifié ?

Que penser de ces figures d’autorité qui donnaient clandestinement des coups de canif au contrat qu’elles disaient promouvoir ? qui se dérobaient en douceur aux valeurs qu’elles enseignaient publiquement ? qui jouaient une partie obscure derrière le masque vénérable ?

La descendance reproduisait une forme vide, privée de contenu.

Cette comédie suffisait à discréditer par son double langage l’ensemble du processus social. Mais ce n’était même pas cela (sûrement plus répandu qu’on ne croyait) qui motivait la prudence quand les aînés s’offrent en exemple à la postérité. 

Qu’il soit unanimement respecté ne légitimait pas pour autant le pacte.

Montaigne n’avait-il pas clos magistralement les Essais en demandant de ne point l’imiter ? et Gide, en conseillant de « jeter son livre, Nathanaël » ?

Qu’il soit probant ou non, aucun modèle ne justifiait qu’on s’en remette à autrui pour cautionner sa vie.

Mieux valait se décarcasser pour s’inventer soi-même sa propre identité : hésitante peut-être, semée de désarrois parfois, mais en marge des contes de fées et des silences grandiloquents qui cachent leur petite menterie.

Sa mère lui reprochait, enfant, un sens de la contradiction qu’elle jugeait déplorable.

Mais pour puérile que cette attitude ait pu paraître parfois, elle évitait les retours de bâton : le jour où l’on se trompait, on ne pouvait imputer à quiconque sa mauvaise décision.

Avec cette bouée de sauvetage, on survivait aux injonctions sociales. Comme aux risques de manipulation.

Ce penchant immunisait sans qu’on s’en aperçoive.

Malgré l’inconfort qu’il suscitait pour l’entourage, c’était la seule manière de garder – face aux bottes trop grandes qu’on vous demande de chausser – l’œil salutaire du soupçon.

© Axp-photography-mi_4M64Nghs – Unsplash

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