Chantal, salope !

C’est ce que Marie entendait quand elle franchissait la porte de la maison de retraite où babillait sa mère.

 Elle s’était habituée aux vieilles dames qui venaient la prendre à partie dans une controverse inventée.

Récemment l’une d’entre elles avait assiégé la table où elle dînait avec sa mère, pour leur expliquer que la serviette qu’elle agitait sous leur nez n’était pas grise, mais noire.

Elle est folle, lui avait murmuré sa mère que l’on croyait égarée dans la confusion d’Alzheimer.

« Chantal-salope » était d’une autre trempe.

C’est à sa fille qu’elle s’adressait, avait renseigné le personnel soignant. Elle lui égrenait toujours le même reproche : « Pourquoi tu m’as mise là ? Viens m’chercher, salope ! » Sa voix forte et caverneuse – d’une puissance étonnante pour un corps maigrelet qui ne tenait debout qu’appuyé sur une canne – résonnait dans tout le bâtiment. En général elle se postait près de l’entrée et lançait ses invectives aux visiteurs désemparés.

 

Marie était stupéfaite d’un vocabulaire qui enlaidissait une bouche que l’âge est supposé rendre sage. Mais elle était surtout impressionnée par ce goût du combat, cette volonté de pourfendre, d’une même ardeur, la progéniture absente et les complices d’un tel scandale.

 

À entendre les vociférations sur ces lèvres flétries, on comprenait que Chantal se soit mise à l’abri : vivant en Afrique, elle ne rentrait qu’une fois par an. Elle devait se faire joyeusement accueillir en arrivant…

Régulièrement, lorsqu’on passait devant la chambre de la vieille femme, elle était en train de vider ses placards et d’entasser ses affaires dans de grands sacs poubelle. L’intendance lui avait confisqué ses valises, mais elle ne renonçait pas à se préparer pour rejoindre Chantal.

Le chaos dans la chambre reflétait son désordre mental.

Un soir, alors que Marie venait de quitter sa mère endormie et avait composé le code magique déverrouillant la porte, « Chantal-salope » lui avait emboîté le pas et s’était glissée dehors en pantoufles, sans manteau et sans bas. Ses mollets défraîchis paraissaient plus blancs encore dans le froid hivernal. Le visage était déformé par la hargne.

Inquiète, Marie avait tenté de la prendre par le bras pour lui faire retraverser le seuil. Mais la furie avait brandi sa canne.

 

Marie ne s’attendait pas à pareille réaction. Ayant esquivé de justesse le bâton, elle était allée s’enquérir de la conduite la plus adéquate.

La laisser dehors avait été le conseil unanime. La malheureuse avait simplement besoin d’exprimer sa rancœur et quand elle serait fatiguée, elle rentrerait toute seule.

La mesure semblait rude, mais non dépourvue de bon sens. Les coups avaient dû suffisamment pleuvoir sur le personnel pour qu’il en vienne à cet expédient-là, sans doute le plus efficace.

 

N’empêche, quelle publicité pour l’établissement. Car la mère de Chantal restait des heures à surveiller l’entrée, en sentinelle vigilante et blessée : à son poste, elle remplissait la mission qui la gardait en vie, celle de dénoncer l’injustice.

Il y avait de quoi méditer sur ce flambeau de révolte au nom des mères victimes.

Certes Chantal avait trouvé le moyen de se sauver. Mais ce qu’énonçait cette mère – avec une violence qu’aucun tribunal n’aurait pu contenir –, donnait quand même à réfléchir : ce n’était rien moins que le choc d’une séparation radicale.

Finalement l’humanité tournait en rond : personne ne pouvait se soustraire aux comportements primitifs ni aux ruptures brutales.

Une aide-soignante lui avait apporté un plateau-repas conciliant : la vieille femme l’avait jeté à terre, hurlant qu’elle préférait crever. On ne savait si la vulgarité lui était naturelle ou venait de l’outrage…

 

Ses lamentations étaient cruelles pour les résidentes qui subissaient le même sort, qu’elles digéraient avec résignation. La mère de Chantal n’était pas la seule désertée – combien de visites par mois recevaient ses compagnes –, mais elle était l’unique à ne pas l’accepter.

 

En braillant ce que le monde pensait tout bas, « Chantal-salope » enfreignait la loi du silence. Quand on est mère, il est des souffrances sur lesquelles on apprend à se taire.

En dehors de ses écarts de langage, la vieille femme demeurait le reste du temps prostrée, la tête entre les mains – figure de la désolation.

 

Marie était fascinée par cette audace de briser l’omerta, même s’il eût mieux valu, à cet âge, ne pas épuiser ses forces sur une cause sans espoir.

Elle appréciait intérieurement qu’une de ces sacrifiées ait le front de s’indigner, même si elle se discréditait par son excès.

Ce déchaînement lui rappelait que Colette âgée avait vu sa fille – dont elle attendait la visite depuis des mois – passer en cabriolet sous ses fenêtres du Palais-Royal : elle s’en était offusquée et lui avait envoyé une lettre cinglante avant de la rayer de son testament.

Il était révélateur qu’une écrivaine rompue aux finasseries de l’esprit en soit arrivée à une rétorsion aussi peu nuancée (parfaitement illégale, ce qu’elle n’ignorait pas, mais peut-être voulait-elle juste rendre publique sa rage). Il était étrange de retrouver chez des femmes de condition si différente le même désaveu de l’abandon filial.

Marie se disait qu’en cumulant toutes ces colères, on aurait pu alimenter des milliers de groupes électrogènes, et que si les mères du monde criaient leur déception, cela ferait un joli raffut au pays des familles éclatées.

 

Si elles refusaient, comme cette militante, la reddition qui leur était assignée, il s’élèverait – d’un bout à l’autre de la terre – une immense clameur à l’encontre de la soi-disant douceur des femmes, pour détruire, chez les rejetons, l’illusion d’être enfin libérés du passé.

Une magnifique mosaïque

© Vrunda Nabira – Unsplash

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