Il n’y avait pas si longtemps qu’ils avaient ri ensemble et passé en revue les projets qui l’attendaient, lui, sur le point de quitter ses fonctions.
Il était impatient d’avoir du temps enfin libre pour mettre par écrit ses réflexions de vie.
Ils avaient plaisanté sur l’orientation à donner au récit, sur le choix à faire entre la réalité et la part de fiction.
Comment avait-il pu rire, si l’angoisse de l’épreuve le ravageait déjà ?
Elle, n’avait rien vu venir.
Elle avait appris la nouvelle, effarée, alors qu’à des milliers de kilomètres de là, elle occupait sa retraite à écrire…
Elle butait sur ce qui s’apparentait un peu à une trahison : par ce suicide inexplicable, c’est toute leur conception du monde qui était désavouée.
Elle lui avait montré la voie. Au lieu de la confiance qu’elle avait cru semer, c’est l’effroi qui avait pris racine.
Une bouffée psychotique, suggérerait le médecin légiste.
Ce matin-là elle avait erré sur la plage, vide de leur complicité défunte. À son retour, une émission radio écoutée par hasard avait résonné étrangement en elle. Il y a plus de deux mille ans, un sage avait mis l’humanité en garde : personne ne raccommode un vieux vêtement, disait-il, avec une pièce d’étoffe neuve, sinon les deux tissus ne peuvent s’accorder et se déchirent…
Elle était stupéfaite de cette réponse envoyée du fond des âges à son tourment présent.
Elle mesurait la difficulté d’ajuster deux pans de vie au rythme si différent.
Elle avait médité sur ce modèle de rapiéçage
et transmis à son ami, par-delà le trépas,
de longues aiguillées, des ciseaux incisifs,
une trame d’acier à recoudre bien solide
et – à défaut d’un sens impossible à saisir, investi dans l’étoffe la plus dense –
le fil de l’amitié que nulle peur ne dénouerait jamais,
face au défi de traverser seul, à la nage, l’éternité.
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