Certains bénéficiaient d’une chance singulière.
Une fois son ministre évincé démocratiquement aux primaires du parti, un jeune outsider avait pu faire cavalier seul sans être accusé de tirer dans le dos de son ex-bienfaiteur. Puis un scandale avait éliminé son deuxième rival…
C’est le concours de circonstances qui intriguait, l’enchaînement des facteurs pour porter inconnu au pouvoir. Comme si le destin – non plus concept abstrait mais force militante – avait sciemment œuvré à sa victoire.
Pas une maille de sautée.
Pas une occasion ratée.
Tous les adversaires au tapis, à intervalles réguliers.
Ainsi les spahis refusaient de guerroyer sous les ordres d’un chef qui n’avait pas la « baraka ».
Comment ? Un officier chevronné ?
Oui, désavoué par ses troupes, s’il était soupçonné d’avoir la déveine à ses basques.
Certaines existences étaient donc estampillées dès le départ ? On comprenait leur sentiment de révolte à se croire privées de bonne étoile.
Et cette malchance était parfois rédhibitoire.
Marie se souvenait de l’amertume d’une amie lancée dans une opération financière qui avait capoté, puis dans une relation où elle avait vu se fracasser sous ses yeux l’avion piloté par celui qu’elle aimait.
Et cette autre qui – après avoir, jeune, enterré ses parents – avait dû gérer seule le domaine familial ; assujettie à des responsabilités accablantes, elle n’avait pas eu le loisir de chercher un partenaire : elle l’avait rencontré au bout de vingt ans pour le voir disparaître aussitôt d’un cancer. Les médecins avaient provoqué la naissance de l’enfant, afin que le père malade ait quand même le temps de faire sa connaissance, avant de rendre l’âme…
Les exemples ne manquaient pas, de vies ruinées par manque de baraka.
Elle repensait à celle qui avait cumulé les fausses couches et renoncé à la maternité. Alors qu’à plus de quarante ans, elle s’était par miracle trouvée enceinte et avait mené sa grossesse à terme à la surprise des médecins, l’adversité n’avait pas désarmé : une négligence à l’accouchement avait détruit le rêve trop beau pour être vrai.
On s’étonnait de certains agencements pourtant très improbables. Car le succès demandait aux uns un courage surhumain, alors que d’autres regardaient simplement les fruits tomber de l’arbre. On en gardait de la crainte, puisque tout acquis n’était que provisoire.
Et l’on mesurait l’injustice de cette double part.
Ainsi de nombreux cœurs affaiblis erraient-ils soumis à des forces invisibles, en quête d’un coup de pouce du hasard, de cette fabuleuse complicité des Parques sans laquelle il était impossible d’espérer réussir.
Les Parques © TDR
