Chanson

Un auteur célèbre était venu de Paris animer un atelier d’écriture dédié à la chanson. Ses élèves le remerciaient par le plus bel hommage qui soit : un spectacle magistral où quatre chorales de la région célébraient son répertoire.

 

On avait annoncé une salle comble car plusieurs vedettes se joindraient au concert. En dépit de quoi Marie n’avait pu s’empêcher d’arriver en retard. Elle avait parcouru, anxieuse, les tribunes déjà pleines quand un siège lui avait fait signe au deuxième rang : il semblait n’attendre qu’elle.  Elle s’y était précipitée, soulagée de l’aubaine.

D’une seule clameur, avait résonné la chanson « Franz » écrite par Claude Lemesle.

Le texte s’adressait directement à ce jeune homme aux cheveux fous qu’était Schubert juste avant sa mort à trente ans : « c’est peu de jours pour un cœur si grand ».

L’auteur avait pressenti que sur un sujet trop abstrait, l’équipe n’aurait pu démarrer. Alors il l’avait personnalisé. Il tutoyait le jeune compositeur, l’interpellant sur la symphonie qu’il n’avait pas eu le temps de finir.

Une œuvre incomplète, comme la vie très souvent.

Brusquement, un vide s’était creusé en elle sans qu’elle sache pourquoi.

Elle s’étonnait d’avoir encore, à son âge, de tels surgissements.

Mais elle se connaissait suffisamment pour savoir qu’un seul motif pouvait la mettre dans cet état, prête à se répandre, là, devant la salle.

Elle avait sondé ses entrailles, où s’enfante le plus fragile de soi.

Il était tapi, là.

Son père était mort lui aussi à trente ans.

Le couplet suivant avait embrayé : « Si tu n’existais pas, dis-moi pourquoi j’existerais »…

Le souvenir, harponné par une note de musique, s’était insinué entre les mots de la chanson.

« Ils s’assemblent, la la la la la la » : qu’elle aimait ce wagonnet de voix, dévalant les pics et les inclinaisons, rebondissant sur la mélodie, de l’aigu jusqu’au grave.

Assemblés, oui, ils l’étaient depuis longtemps.

Sur scène, elle voyait une amie (amputée des deux jambes après un accident à 16 ans) chanter de toute son âme. Une mèche d’argent sur l’œil et le foulard orange sur sa tunique noire, aux couleurs de la chorale. Rien n’empêcherait sa joie.

« Avoir mal, avoir peur, mais chanter »

La voix rocailleuse d’Alan Stivell était relayée par chaque groupe vocal au diapason.

La salle entière vibrait dans l’émotion.

Le soliste ne quittait pas des yeux la cheffe de chœur. Son regard la fixait âprement pendant qu’il tanguait, ondulait de haut en bas comme un serpent hypnotisant sa proie.

Avec délectation il captait son énergie qu’il renvoyait à son tour sur le cercle chantant.

Marie était fascinée d’entendre, en parfaite harmonie, quatre cents voix à l’unisson…

« Tu fis ta folie dans l’éternité » : cette vérité continuait d’écarter la mort qui, ce soir-là, reculait devant le pari d’une chanson écrite – avait confié le parolier – un soir de désespoir.

Le scandale d’un destin contrarié s’effaçait magiquement.

 

Ainsi l’œuvre orpheline, sortant de son inachèvement,
accédait enfin à sa maturité accomplie.

© TDR

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