à M.
Un visage s’était dessiné au fond de la rame.
Marie n’en croyait pas ses yeux : à l’instant où elle se rappelait son amie d’Amérique,
alors que le métro traversait la station où elles avaient coutume de se retrouver entre deux avions,
et qu’elle se détendait au souvenir du visage chaleureux,
surgissait comme par télépathie,
la secrétaire de son amie.
Il lui avait fallu plusieurs secondes
pour se convaincre qu’elle ne rêvait pas.
Devant l’évidence reconnue
elle avait tressailli de joie,
abasourdie par ce mirage
au moment où la nostalgie la gagnait.
La jeune femme en face
– décelant une invitation muette –
avait eu une réaction incertaine :
elle sondait en elle l’évocation
tant cette rencontre lui était, à elle aussi, singulière.
Dans son excitation
Marie lui avait fait signe de la rejoindre
dépêche-toi !
un sourire avait illuminé la complice en face
qui l’avait identifiée maintenant, c’était sûr,
et se levait dans sa direction.
Sauf qu’entre temps
Marie était arrivée à sa station :
d’un geste engageant, suis-moi,
elle avait sauté
mais l’interpellée avait hésité une seconde,
et les portes de la rame s’étaient fermées.
Marie était demeurée seule sur le quai,
entre la surprise que le songe soit terminé déjà
et la joie qui persistait
d’avoir croisé là, au moment où elle s’y attendait le moins,
où elle se concentrait sur l’effort de mémoire,
une image amplifiée du réel
qui avait pris forme en se détachant d’elle,
élaborée par son mental
comme l’esprit magique d’un conte sorti d’une tasse
se répand dans l’atmosphère.
L’enchantement se prolongeait.
Elle n’était pas déçue par le partage trop bref
qui confirmait l’amitié
même si l’espoir des retrouvailles s’était enfui
sur les rails restés vides.
Cette coïncidence l’intriguait encore :
elle avait voulu le dire à la jeune femme
mais s’était trompée de destinataire
et avait adressé son message à la mère de son amie,
emportée par la maladie après un long combat.
Elle en était perplexe, de tant de rendez-vous croisés.
Par un concours de circonstances, elles étaient quatre à dialoguer
sur le quai d’un métro parisien,
entourées d’inconnus qui les dévisageaient
sensibles à une grâce diffuse qu’ils percevaient
et dont ils captaient une once au passage.
Elle se tenait immobile au point de convergence
où toutes ces figures imprévues se penchaient entre elles,
papotaient et pouffaient,
une foule de femmes vibrantes sur un quai.
Elle méditait sur ce bienfait du hasard
qui les avait rassemblées, venant de lieux si opposés,
elle-même, de sa province natale
l’amie, de la Patagonie australe
la secrétaire, de son bureau voisin
et la mère, du pays d’où l’on ne revient pas.
Les quatre conversaient et riaient
niant l’éphémère qui se croyait le maître,
ralliées à un pari d’éternité
qui les unirait à jamais.
© Anastasia Ornarin – Unsplash
