Entrecroisements.  II

à  I.

Le soir-même, avec une autre amie de l’équipe,
elles fêtaient d’un champagne réjoui
le spectacle dédié à une peintre italienne
qui avait imposé – dans un siècle ignorant les femmes artistes –
son tableau majestueux d’une victoire navale
au profit de Venise.

Son œuvre dépassait largement les motifs classiques
à la gloire des guerriers vénitiens
produits en nombre par ses collègues masculins.

 

Alors qu’elle était emprisonnée pour son audace
et que sa propre fille désavouait ce tableau
d’une sauvagerie insoutenable,
la mère renvoyait la fille avec impertinence
(va-t-en, ma fille, peindre des scènes de mariage),
– elle en était interloquée, la jeune, de l’assurance avec laquelle sa mère la chassait –
prise à son piège, l’ingénue qui croyait la vexer.

Doublement flouée, la petite aux cheveux bien nattés
– dans son amour et dans son art.

 

Les bulles du champagne venaient dissoudre les turbulences
dont la peintre avait fougueusement enduit sa toile.

Marie pensait à l’autre duo croisé dans le métro,
d’une mère et sa fille en jumelles convoquées,
et cet entrelacs de femmes qui se cherchaient
finissait par la troubler.

 

Tandis qu’elle se disait que, oui, cela donnait à réfléchir,
de voir ses semblables se congédier et s’accueillir,
qu’il était éclairant que cette variété d’interactions existe,
une petite souris avait émergé d’un fauteuil
dans le bar de ce célèbre théâtre parisien.

Sa présence de souris, minuscule parmi le public féminin,
suggérait qu’on ne devait pas l’oublier, elle,
en marge du tableau principal.
En même temps la petite bête craignait de poursuivre
sur un territoire contesté,
d’où tant d’humains voudraient la déloger.

 

Elle avançait, puis s’arrêtait, se levait sur ses pattes de derrière,
agitait ses moustaches pour jauger le danger,
repartait en flèche avant de battre en retraite
vers son espace de sécurité.
Mais sa curiosité était si vive
qu’elle repointait le nez.

 

Elle courait aussi vite que ses pattes le pouvaient,
se trémoussait sur place
et fonçait comme tout le monde
vers son illusion préférée.
Tant de pitreries déchaînaient les rires
des clientes assises au bar.

Marie devinait que cette intervention finale
dans la série de la journée
la conviait, tel le petit animal,
à sortir de ses retranchements
et à se risquer davantage
sous le regard social.

 

De la lionne créatrice à la souris prudente,
elle mesurait la diversité des gammes
sur laquelle se jouait le sort tumultueux des femmes.

 

Elle recevait sous sa bannière
le peuple fragile des âmes séparées,
pour adoucir les blessures
que la mort ou les ruptures infligeaient.

Quelle serait sa vérité à elle,
une irruption passagère,
un trottinement sur la pointe des pieds,
ou de grandes giclées au travers de la toile ?

 

Elle n’en avait pas fini,
d’interroger ces brèches dans un horizon balisé,
rappelant que la vraie vie déborde
les repères fixés.

 

Par-delà le réel se trament d’autres connivences
auxquelles on ne prête pas toujours attention
– miroir invisible où s’assemblent
nos fantômes favoris
et où se danse un bal insoupçonnable
qui relie les êtres intuitifs
en une communauté impalpable.

© Alexander Krivitskiy- Unsplash

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