Son visage se distendait un peu sous le menton. Transmission génétique dont elle observait, chez son frère, la marque de fabrique.
Sauf qu’elle rechignait à sa part d’héritage.
N’empêche, au pied du mur, l’effroi.
Était-il si utile de lutter contre les sévices du temps ? Comment ne pas tomber dans une exigence aveugle aux principes du vivant ?…
Elle s’en voulait de renier une forme sous prétexte qu’elle n’était plus tonique. De ne s’accorder aucune nonchalance, fût-ce dans l’esthétique.
C’est tout un cycle naturel qui serait perturbé.
Elle repensait aux rondeurs de sa grand-mère, à ses rides profondes, à ses seins affaissés (striés de nacre d’avoir trop allaité) qui la fascinaient quand, enfant, elle la regardait faire sa toilette.
Des misères de l’âge, la grand-mère ne semblait pas avoir souci. Sauf qu’elle enserrait ses hanches dans une gaine et sa taille dans un corset. Elle cherchait donc, à sa manière, un soutien contre le relâchement.
Cinq décennies plus tard, la petite-fille hésitait. Elle mettait dans la balance le coût de l’aventure et le sursis minime (car il ne fallait pas se leurrer, c’était reculer pour mieux sauter).
Elle le savait, en fait, c’est au début du vieillissement que se joue la phase la plus ingrate : le premier cheveu blanc, la première ride visible, une veine soudain saillante…
Il suffisait d’être patiente, de s’habituer à l’idée.
Mais elle pensait aussi qu’il convenait de guider son corps. Le retenir de prendre une direction désordonnée, de partir sur une piste latérale par goût de la facilité. C’est pour cette raison qu’elle avait persisté.
Juste avant d’arriver au bloc, alors qu’elle avait déjà revêtu la panoplie stérile et mis la charlotte qui lui donnait une allure de bouffonne, elle s’était dit qu’elle pouvait encore se lever et s’enfuir.
Opter pour un peu de mansuétude dans sa vie.
Ne pas infléchir le cours de son histoire.
À force d’enquêter sur les modalités, elle n’avait plus remis en cause la pertinence de l’acte.
Elle s’était concentrée sur l’organisation, éludant les conséquences de fond.
Mais elle avait scrupule à mettre en branle, juste pour l’apparence, une si grande armada.
D’autant que ce n’était pas la meilleure façon de remédier à une année de surcharge.
Et finalement, dans ce sas où il n’y avait plus rien à prévoir, c’est son corps qui se cabrait (avec raison, puisqu’à aucun moment on ne l’avait consulté).
Un tranquillisant était donné prudemment avant l’intervention : peut-être pour enrayer le sursaut de révolte… prévenir la course folle avant qu’il soit trop tard.
C’est dans ce temps d’attente que le doute l’avait rattrapée.
Montaigne l’avait bien dit, que l’inconfort de mourir venait de l’anticipation. Après, il n’y avait que délivrance.
Elle s’obligeait à l’effort par esprit de constance.
Certes dans l’immédiat, on allait trancher dans sa chair pour une cause qui n’était pas indispensable. Une chirurgie nécessaire, en lui ôtant le choix, aurait été moins austère.
Pourtant elle se disait qu’elle gagnait là un bon entraînement. C’était un exercice difficile, d’aller au bout de son angoisse.
Et puis, elle tenait une occasion de se préparer au grand démantèlement. Traverser l’épreuve comme une répétition générale lui valait de garder un semblant de sang-froid.
Au dernier jour, elle ne serait pas mécontente d’avoir stimulé en elle cet art de l’endurance. Les défis remportés restaient inscrits en soi.
À cet instant, elle avait été dérangée par l’appel du livreur qui venait enregistrer sa commande de produits surgelés. C’était le pire gaffeur, et il lui téléphonait régulièrement quand elle était occupée. Mais pour une fois, elle avait répondu et décliné poliment l’offre dont, à ce point, avait-elle déclaré, elle n’avait nul besoin.
Elle l’avait bien remercié, lui affirmant qu’elle essayait une autre stratégie pour repousser les limites de la conservation provisoire. Elle ne manquerait pas de le recontacter, lorsqu’elle aurait achevé son étude sur la préservation des matières périssables.
Constantin Brancusi- La muse endormie, Centre Pompidou © TDR
