Fracture

Elle avait dû patienter avant l’opération.

Privée de tout ressort, elle se sentait désarticulée, contrainte pour quelques heures à ce qu’elle détestait le plus, à l’inertie forcée.

Aussi était-elle résolue à ne rien perdre de ce qui arrivait.

 

Elle avait gardé ses lunettes jusqu’au bloc, observant ses compagnons d’infortune dont l’inquiétude était palpable, malgré les propos rassurants des infirmières et la dose de Xanax.

C’est alors qu’un grand gaillard avait pris son bras meurtri pour le jauger, avec la considération que l’on doit à un vieillard qui en a beaucoup vu et mérite le respect.

Il l’avait copieusement badigeonné d’un désinfectant à l’odeur de soufre.

 

Il le tournait, le retournait en tous sens comme une aubergine à farcir, soucieux de ne négliger aucun centimètre de peau à enduire. Puis il avait repéré à l’écran les quatre nerfs qui se rejoignaient sous l’aisselle. Il s’agissait de bien viser pour se faufiler entre ces chefs de bande qui commandaient le bras.

 

Le liquide injecté, pendant que l’anesthésiste plaisantait des mêmes blagues rituelles pour calmer les malades, elle avait ressenti les premiers picotements. La paralysie avait évolué de l’épaule vers la main, en sens inverse – se rappelait-elle – de ce qu’avait éprouvé Socrate. Son disciple Platon avait décrit le froid de la ciguë monter progressivement des pieds jusqu’au bassin, enserrer le buste et infiltrer le cœur du philosophe sans que celui-ci témoigne le moindre regret de la vie qui le quittait.

 

Chez elle, l’immobilité descendait. Bientôt son bras avait reposé inerte à ses côtés. Elle l’avait prié de se lever : un petit doigt avait piteusement répondu à l’appel.

Seul ce qui détraque le corps brise l’illusion d’avoir un quelconque pouvoir sur son destin. C’est ce que disait François Jullien.

Compréhensif, l’anesthésiste avait couché le gisant sur le torse de sa patiente, histoire de faire du rangement.

Il était temps d’être wagonnée au bloc.

 

Elle s’était retrouvée sur une planète mystérieuse où des êtres affublés de charlottes glissaient à pas feutrés sur un sol rutilant. Elle reconnaissait ses collègues de la salle d’attente, sous leurs coiffes loufoques.

 

Le chirurgien avait d’abord extrait d’une pichenette les quatre vis qu’il avait fixées six mois auparavant. Mais ce qu’elle redoutait s’était confirmé : la plaque que les tiges maintenaient s’était entièrement incrustée à l’os de son poignet.

Elle avait déjà eu l’occasion de noter à quelle vitesse son organisme se réparait, même à l’excès : il sur-cicatrisait, disaient les médecins. Perfectionniste, son corps se recousait lui-même avec un tel empressement qu’au lieu d’avoir un mince fil d’ivoire à l’endroit de l’entaille, elle avait une balafre noueuse, et solide comme pas deux.

 

Son corps redoublait d’efficacité : en bon ouvrier, il repassait l’aiguille plusieurs fois sur l’ourlet.

Le chirurgien l’avait avertie qu’il allait devoir taper sur l’os pour décoller la plaque. Effectivement, quelques coups de burin avaient résonné d’un autre continent, la secouant sourdement sans lui faire aucun mal.

On aurait dit un visiteur perdu dans la nuit, tambourinant sur le pont-levis d’une forteresse médiévale.

La méthode archaïque contrastait comiquement avec les progrès de la science médicale.

 

Elle devinait que la tension montait de l’autre côté de la bâche. Et pestait contre un corps si souple à s’adapter, qui amalgamait tout ce qui traînait. Même si elle saluait son zèle à guérir rapidement.

Un mois plus tard, le chirurgien constaterait qu’il ne restait, sur la radiographie, que la trace des vis.

Malgré l’ossature raffermie, sa charpente conservait la marque des désirs imprudents : était inscrit en elle le souvenir d’un soir de juin où elle avait sillonné la campagne tandis que la nuit s’asseyait sur les champs hésitants.

Ce soir-là, elle avait appris qu’il est périlleux de pédaler trop ardemment lorsqu’une ornière est tapie dans le noir. Mais rien nétait plus attirant qu’une piste hasardeuse.

Après l’opération, elle s’était enquise d’un remède contre la douleur qui ne manquerait pas de la traverser par ondes régulières.

« Ne partez pas sur ce discours », lui avait conseillé l’infirmière.

La formule l’avait laissée rêveuse.

Et sur quoi d’autre partir ?

Que craignait-elle au juste, l’infirmière, qu’une parole réaliste n’aggrave son état ? C’était attribuer au langage une puissance singulière.

 

Elle s’était donc entraînée à ignorer le réveil des sensations pénibles, espérant que cela suffirait à réduire leur impact.

Par coquetterie elle avait refusé qu’on l’aide à s’habiller. Mais elle n’avait pas prévu la difficulté de nouer ses lacets… Agrafer un bouton relevait également de l’exploit. Elle s’était inventé des moyens débrouillards.

 

Mais surtout, le bras opéré ne lui obéissait toujours pas. Elle l’avait soulevé avec délicatesse comme un invalide tombé à terre.

Dans son désir de bien faire, il avait rectifié le tir et s’était redressé si brutalement qu’il avait heurté son menton.

Pour le consoler, elle l’avait bercé car il semblait aussi penaud que maladroit. Il était brûlant et doux, alors que l’autre bras était de glace.

Il lui rappelait ce bébé qu’elle avait tenu avec précaution la veille justement, fragile et émouvant. Une seconde, sa tête s’était renversée en arrière, dans un à-coup subit qu’elle avait veillé à prévenir ensuite.

De même son bras, dépourvu de support, s’affaissait brusquement.

Elle avait une tendresse absurde pour cet orphelin perdu sans ses parents… Seul au monde ? elle l’adopterait.

 

Par moments elle le dévisageait, incertaine que cette extrémité soit à elle. Jaune de bétadine, il ressemblait à un membre de cire. De le voir insensible, elle doutait de sa propre existence.

Pour fuir un tel dilemme, elle s’était tournée vers le soleil qui menait au-dehors un orchestre bruyant.

 

Comme elle s’échappait, dûment délivrée, elle remerciait son corps d’avoir su pactiser avec la faiblesse d’un moment, et opposer à l’adversité sa meilleure résistance.

© Raindrops photography-Unsplash

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