Heureux les doux

Elle se demandait comment un père aussi cérébral et posé
avait pu l’engendrer, elle,
boule de nerfs entêtante et butée,
élan dynamité par l’urgence,
sans cesse contrarié par les limites du temps.

Elle l’imaginait, homme encore jeune
dans la douceur de la page murmurante
qui lui restait à écrire,
s’appliquant à rédiger la thèse qu’il avait entreprise,
interrompu par cette tumeur qui l’avait tenu une année alité,
paralytique sans espoir
d’être miraculé.

Cette douceur résignée l’avait amené du carnet d’écriture
au lit où il s’était progressivement enlisé,
tandis que la tumeur sournoise avait éteint ses yeux
avides de lire,
alors aveuglés par le nerf optique comprimé,
qui s’étaient fermés
à jamais.

Elle se demandait si cette crucifixion du masculin dans son enfance
ne l’avait pas détournée des fables héroïques
où le masculin l’emporte communément
sur un féminin trop fragile.           

Car chez elle c’étaient les femmes
qui avaient pris en mains l’avenir.

Cette infortune appartenait à une Histoire plus grande,
marquée par d’autres virilités trébuchantes.

En prenant la dimension d’une épopée partagée
qui rendait acceptable la faiblesse du chevalier,
le drame apparaissait moins aberrant.

Son impact devenait supportable,
dès lors que le corps social
en assumait la vérité collectivement…

Comment savoir quand de nouveaux fragments sont mis en ligne ? Il suffit d’indiquer votre adresse mail ici.

error: Contenu protégé pour droit d'auteur