International

Ce soir-là, elle était restée une heure de plus au bureau à signer des diplômes. Ils attestaient le niveau acquis par un public étranger étudiant en France.

Chaque année, elle en signait des piles qui s’envolaient dans le sillon des nuages.

 

La plupart du temps elle ne connaissait pas les lauréats. Elle voyait les noms défiler avec ravissement : Xianyao, de retour en Chine, recevrait la récompense de ses efforts, comme Romira en Argentine ou Gregorius à Jakarta… sans compter une Jeanne de Dieu au Rwanda et la musicale Dingding dans le Wuhan.

Avaient-ils connu Roksana la Russe et Sawako la Japonaise ?…

Elle en avait le tournis. La planète défilait sous ses doigts.

Elle les imaginait ouvrir fébrilement l’enveloppe timbrée à l’effigie nationale.

Elle se pliait volontiers à l’exercice. Il y avait tellement de diplômes que bientôt elle signait automatiquement, sans réfléchir.

 

Souvent, elle rapportait les feuilles chez elle et continuait sa besogne au jardin, dans la douceur des soirs de juin. Elle signait à l’aveuglette, laissant sa main courir sur le papier – sur ce vélin de qualité, la plume n’accrochait pas.

 

Une fois même, lors d’une canicule exceptionnelle elle avait signé dévêtue jusqu’à la nuit enfin rafraîchissante.

Une autre fois elle avait protesté auprès de l’administration : le document était signé, lisait-on, par un prétendu « Président ». On lui avait répliqué qu’évidemment, le masculin avait valeur de neutre. Elle avait envoyé en travers de l’écran un Bourdieu dénonçant l’amalgame. Et elle avait mis en copie tous les responsables. On lui avait assuré précipitamment que la formule serait modifiée sous peu.

C’est avec une joie revancharde qu’elle signait les derniers exemplaires qui feignaient l’innocence. Elle y avait mis plus de conviction encore, préférant un paraphe court à une graphie encombrante.

Ses initiales dansaient sur la page, en forme de ralliement.

Ainsi elle souhaitait bonne chance à celles et ceux qui rêvaient d’un poste à l’international. Et recevraient – avec ce titre qui les distinguerait des autres concurrents – le passeport d’une réussite probable.

 

À dix mille lieues de là, elle saluait le public le plus enthousiasmant, une jeunesse avide de franchir les frontières, d’instaurer la confiance entre communautés et d’œuvrer, par un monde plus serein, à l’intelligence nouvelle des peuples de demain.

© Edition Garnier

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