Dans le film, deux Américaines se disputaient la scène française de la Belle Époque.
D’un côté Loïe, corps trapu, pivotait sur son axe et se déployait par saccades, comme un insecte s’extirpant de son cocon de soie.
En face, une cadette au visage lisse gambadait telle une chevrette. Pieds nus, galvanisée par son jeune âge, Isadora Duncan revisitait la mythologie grecque. Tantôt faune, tantôt nymphe des bois, elle sautillait parmi des bosquets en carton-pâte.
Bien sûr, la caméra accentuait le contraste en suggérant la niaiserie d’Isadora. Mais même si Marie se sentait évidemment invitée à préférer la rivale, elle ne pouvait retenir son agacement contre la jeunette qui jouait sur tant de clichés culturels.
L’héritage antique était parodié en un catalogue de tableaux juvéniles. Certes on applaudissait aux pieds agiles débarrassés des pointes académiques qui couraient nus sur les mousses forestières, et à la taille mobile qui défiait les profils corsetés par la mode.
Mais les bonds d’Isadora étaient un tantinet lassants, et son âpreté au gain encore plus dérangeante (elle avait trahi son contrat, abandonnant une Loïe effarée juste avant le spectacle).
Marie avait concentré son attention sur la plus attachante : Loïe Fuller avançait sur la scène, couverte de longues draperies. L’idée lui en était venue à ses débuts au théâtre : alors qu’elle s’essayait au rôle de figurante dans une pièce new-yorkaise, sa robe que la couturière avait simplement surfilée s’était soudain décousue. La salle avait éclaté de rire.
Pour se donner une contenance, Loïe avait saisi le bas du tissu qui s’était lâchement dégrafé et l’avait fait tournoyer au-dessus de sa tête – ce qui n’avait rien d’aberrant dans une pièce où elle était censée jouer une malade mentale. Le médecin avait été interloqué du résultat de ses soins.
Quant au public, il avait applaudi à tout rompre.
Il y avait de quoi aimer doublement ce récit : non seulement l’infortunée avait su inverser à son profit un sort défavorable, mais l’actrice venait d’inventer un style nouveau de chorégraphie.
À dater de là, le concept avait germé.
Le lendemain elle était revenue en apportant sa literie.
Jusqu’aux voilages de sa chambre, qu’elle avait décrochés. Et elle avait eu l’idée d’allonger l’envergure de ses bras par une baguette en bois.
Elle fendait l’espace de ses ailes impatientes, entraînant à sa suite son fardeau de tissu qui ployait, s’enroulait et la transformait en colombe prête à l’envol sur le fond d’une tenture noire.
Quand un pan de drap se rabattait sur elle, un autre la découvrait. Ces pulsations engendraient l’illusion d’un cœur en train de battre.
La salle l’avait ovationnée.
Dès lors elle avait entrepris d’améliorer sa trouvaille.
Ce qui séduisait dans ce pari était l’acharnement d’un corps à repousser ses limites. Comme si l’élasticité pouvait s’étirer davantage.
Très vite les mètres de tissu s’étaient avérés trop lourds pour les bras de l’oiselle. Elle les avait remplacés par des voiles blancs qui dessinaient, en transparence, un réseau de vagues ondulantes.
Mais il fallait encore que cette pionnière soit reconnue à Paris, qui offrait alors la consécration aux artistes.
Par chance ses accessoires prenaient peu de place et, pliés soigneusement, ils constituaient l’unique bagage de cette désargentée.
Sauf qu’une fois à Paris, comment se faire remarquer des Folies Bergères d’abord, puis de l’Opéra ? Le plus souvent, on ne lui laissait même pas étaler son barda.
Un jour, elle avait pu présenter ce qui avait, aux yeux des Français stupéfaits, une allure d’étendard. Et c’est dans l’ahurissement général qu’on l’avait recrutée en ouverture d’un spectacle.
Elle avait balancé avec fougue ses ailes dans le vent.
Le volume de tissu déroulé était hypnotisant. Il recouvrait puis exhibait, en méandres successifs, la silhouette centrale comme une statue de plâtre.
Elle tranchait l’espace de ses arabesques répétées. Puis disparaissait au milieu d’un vertige, pour renaître entre deux cavités de gaze.
Les têtes, enivrées, chaviraient en suivant ce tourbillon de blanc.
Elle mimait, aux couleurs du mariage, le célibat d’une femme engagée à la seule cause de l’art. Refusant d’autre alliance, elle se tenait droite dans son courage et, solitaire, lançait sa traîne à l’avant du cortège.
Elle fendait les lianes imaginaires qui entravaient sa marche. Et déclenchait un recul instinctif chez les femmes assises au premier rang, intimidées par sa violence.
Elle avait eu l’idée géniale, pour accroître ses effets, de brancher autour d’elle une ronde de projecteurs qui insufflaient à ses jupons des turbulences multicolores.
Elle devenait figure de cristal dans des lueurs instables.
Mais il lui fallait aller plus loin encore. Elle avait placé alors, en demi-cercle, des murs entiers de miroirs.
C’est dans cette apothéose qu’elle était entrée sur le podium de l’Opéra, torche vibrante reproduite mille fois dans une galerie de glaces.
Inlassablement le moulin actionnait les ailes de ses bras.
L’étoffe virevoltait et se dupliquait en séries qui s’inscrivaient fidèlement sur chacune des parois.
Pourtant le procédé contenait en lui sa fin. Car comment prolonger cet effort exténuant ? elle avait beau s’exercer plusieurs heures par jour à manier de lourdes roues ou soulever des poids, elle ne pouvait augmenter davantage sa puissance musculaire.
Comment, surtout, ne pas finir aveugle au centre de projecteurs dont la réverbération intensifiait l’éclat… Elle évoluait les yeux rougis, irrités malgré les gouttes censées les apaiser.
Corps laborieux, peinant à sa besogne.
Elle tournait non pas seule, mais environnée de ses portraits qui se multipliaient sur un rythme grandissant – papillon attiré par la flamme, qui sait qu’il brûlera.
Loïe s’agitait dans le désespoir de son utopie singulière, préférant se consumer plutôt que renoncer à son rêve.
Son énergie prométhéenne défiait les bornes du raisonnable.
Corps et voile s’unissaient étroitement.
Elle-même n’était plus que cette robe gonflée d’inspiration, tourmentée par un souffle fervent.
Elle était soleil, et son magnétisme soumettait les planètes.
Le public n’avait pas oublié l’aventure d’Icare. Mais il ne pouvait s’empêcher de se plaire au montage, même si le prix à payer était celui d’une vie.
Il se laissait remorquer à la suite de l’audace,
pour franchir le ciel immense
et chercher dans l’azur
le sillon isolé que laissent les grandes âmes.
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