Elle admirait le parc décapé de lumière. Le soleil escaladait les branches rampantes des pommiers, taillés en forme de haie.
La météo avait beau annoncer une colère de gros nuages, elle ne pouvait y croire. Sûr, elle n’écouterait pas les conseils de prudence et ne renoncerait pas à son évasion du soir que le risque rendait toujours plus désirable.
Au détour d’un chemin, elle avait vu se confirmer le pronostic d’orage. Côté ouest, le soleil était encore intact. Elle lui avait crié de ne pas céder, résiste bon sang, c’est ma sortie de la journée.
Elle avait mimé dans l’air une griffure au travers de la toile, pour dissoudre l’attaque. Et parfois elle y arrivait : en pédalant, elle faisait mine de déchirer les nuages, de lacérer leurs cargaisons de pluie et ils se dispersaient…
Ce soir, la magie avait de nouveau opéré. Après une seconde d’angoisse où elle avait vu s’approcher les ombres alarmantes, le soleil leur avait finalement échappé : les prenant à revers, il s’était frayé habilement un passage.
Il avait l’air d’abdiquer, mais c’était une feinte pour revenir à la charge.
Elle avait observé dans le ciel un groupe de vanneaux huppés qui se déplaçaient d’un même élan : la blancheur de leurs ventres s’offrait plus nette encore sur le mur de ténèbres, qu’ils éclairaient comme des torches agitées par le vent. D’un seul accord ils viraient tous ensemble, puis venaient se poser sur la terre fraîchement labourée, plus odorante à cette heure où l’humidité du soir la brassait. Elle distinguait leur huppe dressée qui pointait hardiment.
Brusquement, deux grands corbeaux étaient venus agresser la bande. Leur noirceur se fondait dans l’obscurité du ciel. Ils poursuivaient les ventres blancs, cherchant à les piquer, jusqu’à ce qu’un émissaire se détache du peloton pour les défier : il faisait demi-tour et une fois arrivé à leur hauteur, bifurquait.
Fous de rage, les idiots changeaient de direction pour châtier l’insolent.
Alors qu’elle-même à vélo frémissait en imaginant l’intrépide déchiqueté à coups de becs, un autre brave assurait le relais pour narguer l’assaillant.
Elle admirait ce partage des tâches dans le monde animal.
Les lourdauds fonçaient en sens inverse, sans se rendre compte que l’ennemi allait peut-être faiblir.
Ce petit jeu avait duré le temps pour le groupe de reprendre des forces et repartir. Les poursuivants qui n’avaient rien vu venir se retrouvaient dans leur champ, à mâchonner une herbe insipide.
Cependant une torpille de nuages avait mis cap sur le soleil. Contre toute attente, ceux qui commandaient l’équipe s’étaient soudain démantelés. Leur violence s’était dissoute à l’improviste : ce qu’il en subsistait s’était teinté, dans le lointain, d’une fadeur un peu grise.
En mesurant la marche du vent, elle avait compris qu’il était en train de dévier : le soleil serait donc épargné !
Soulagée, elle avait porté son regard sur un troupeau de bovins en contrebas. Pourquoi restaient-ils donc si serrés ? L’été d’avant, ils étaient déjà agglutinés frileusement en pleine canicule. Ce soir-là, concentrés dans une méditation commune, ils obligeaient le soleil à rebondir sur la palissade de leurs flancs.
Leurs taches fauves sur le pré semblaient peintes par le couchant.
À la fin elle avait longé une mer de lin bleu ; pas un souffle ne la remuait. Chaque fleur carillonnait sous le soleil rasant. Un moment, le cercle rougeoyant avait flotté sur l’horizon : en larguant ses ultimes rayons, il avait l’air de lui dire, tu vois, je me couche quand je l’ai décidé, aucun de ces épouvantails ne m’en a empêché. Devant les nuages déconfits, il avait lancé un dernier jet de flammes et soulevé à pleins bras la campagne avant de l’asseoir dans la nuit pour de bon.
Elle avait envie de l’imiter : choisir son repos sans laisser la menace l’inquiéter.
Après quoi la nuit, qui n’en pouvait plus de se retenir, s’était répandue sur le monde. Étaient apparus alors de petits nuages en collants roses, qui accompagnaient la parade finissante.
Force était de reconnaître qu’il y avait partout dans l’univers, disponibles à chaque instant, des parcelles d’incroyable, du condensé d’émerveillement.
Des majorettes dansant à fleur de ciel jetaient leur bâton de cirque qui scintillait dans le noir et prolongeait, par ce numéro inédit, le vertige d’un pari fascinant.
© A. Messinis / AFP
