Territoires

Elle ne parvenait pas à s’enraciner dans une région.

Comme les exilés qui gardent imprégnées les saveurs de leur pays natal mais, de retour chez eux, s’y découvrent à l’étroit, comme Nancy Huston qui regrettait en France la gentillesse du Canada mais qui, une fois là-bas, s’ennuyait du bon esprit gaulois, Marie savait qu’on ne goûte une forme d’apaisement qu’en changeant de lieu fréquemment. On évitait le piège des nostalgies pesantes.

Aussi se composait-elle un paysage intérieur à partir de ses images favorites, prélevées sur les sites qu’elle traversait. Elle s’y réfugiait en cas de baisse de son moral.

De ce domaine-là, nul ne pourrait l’expulser. Elle échappait aux avis de recherche, feintant les autorités civiles, fuyant les douanes, sûre de s’attirer les bonnes grâces du hasard.

Elle passait les frontières sans encombre, enjambant allègrement les murs bâtis contre les invasions.

 Quand elle s’implantait dans un décor nouveau, elle anticipait le plaisir qu’elle allait tirer de ses ressources toutes fraîches, inexplorées encore.

À quoi s’était-elle le plus attachée au fil des temps ?

Était-ce au soleil qui ricochait sur les gratte-ciels de son quartier parisien, et les repeignait en escorte orange veillant sur un désert de sable… ?

 

Était-ce à la senteur – qu’elle n’avait respirée nulle part ailleurs – de sa maison d’enfance : alliant, délicieusement moisie,
la poussière moelleuse des édredons en laine,
l’arôme qui flottait de la cire camphrée nourrissant les boiseries,
l’odeur d’humidité gonflant les portes qui s’ouvraient en grinçant,
l’haleine refroidie des cendres dans le foyer,
miettes de pain rassis,
bouts de fromage oubliés,
crottes de souris éparses sur le plancher… ?

 

Était-ce aux pistes cyclables où elle s’envolait le soir, longeant les fermes, croisant les chats, agrippée à son guidon qui tressautait sur les chemins empierrés… ?

 

Était-ce à la lune agile qui roulait sur le dos des vallées, celle qu’elle préférait en début de soirée, énorme, d’un rose incandescent sur un horizon bleu qui s’argentait progressivement…

 

Était-ce à cette fusion exceptionnelle du ciel et de la mer enlacés par les remparts de Saint-Malo ?…

Grâce à la mosaïque qu’elle s’était dessinée, faite d’espaces sensibles marqués par la beauté, elle voyageait dans ces tableaux exaltants qui survivaient, stockés au chaud dans sa mémoire.

Elle était devenue – par une décision entêtée et constante – citoyenne de l’alternance.

Une magnifique mosaïque

© Raimond Klavins – Unsplash

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