Pour elle, l’adultère de ce père estimable était lié aux stéréotypes de genre : à force de bourrer le crâne des hommes, de leur inculquer un devoir d’héroïsme, de les mettre dans une position d’autorité sur laquelle toute la famille est en droit de compter, beaucoup se défaussaient subrepticement par le bas.
Les garanties de bonne moralité explosaient à l’heure où les chiens redeviennent sauvages, où les identités s’embrument et où se joue une autre performance.
Où la pulsion congédiée rapplique à la surface.
Travestie sourdement.
Elle était en effet fascinée de voir combien le portrait frauduleux avait été crédible et avait diffusé sa ration d’imitation à suivre.
La comédie avait d’autant mieux fonctionné que le paradigme avait paru probant.
Sauf que les descendants étaient les seuls à exercer les principes qu’on avait osé leur servir en exemple.
Il était même étonnant que tant d’honnêtetés aient vu le jour à partir d’un truquage.
Les copies dépassaient de loin le modèle référent.
Les valeurs étaient donc dupliquées à partir d’une contrefaçon, sans que soit incarné le moindre original. Mince, heureusement que Butler l’y avait préparée, parce que les autres encaissaient tout en même temps : le choc émotionnel et le magouillage des idées.
Elle savait que ce n’était pas tant l’adultère que les enfants pleuraient.
C’était la deuxième mort du père, d’une figure intemporelle qui leur avait insufflé une ascèse exigeante, et avait requis leur fierté d’en être dépositaires.
C’était la duperie d’un rêve manipulé, celle d’avoir joué sur une case erronée les meilleures billes de l’enfance.
Ce père volage avait profité de l’injonction sociale pour transmettre une règle qu’il ne respectait pas – et ce deuil-là serait le plus lourd à porter.
Ce qui la désarçonnait, en l’occurrence, était la nature conventionnelle du scandale.
Elle qui passait son temps à étudier dans les livres toutes les formes de brouillage, à surfer sur la crête d’une vague sans savoir par quel versant elle allait retomber… elle ne concevait même plus qu’un tel cliché puisse encore exister.
On avait beau retourner l’affaire en tous sens, trousser la bonne relevait d’un scénario presque désopilant, proche du droit de cuissage et des bâtardises afférentes au pouvoir seigneurial.
Sur ce point, le chef de famille n’avait pas fait dans la dentelle.
Elle espérait en secret qu’il avait été pris au piège des sentiments, car l’amour pour une domestique aurait été un minimum décoiffant, en bouleversant les codes sociaux plus gaiement qu’une partie de jambes en l’air.
Mais en même temps elle s’interdisait l’hypothèse, plus accablante pour la femme qu’il aurait trompée doublement.
Décidément la vie était plus intéressante dans les livres où les postures étaient plus nuancées.
C’est ça, oui, elle s’ennuyait en société dès que les normes, trop exclusives, laissaient la place aux combines faciles.
Dans son esprit à elle, il n’était pas incompatible que les catégories morales – qui s’étalonnaient sur un panel subtil : du pur au légèrement corrompu, jusqu’à la gifle du pervers accompli – se chevauchent parfois (car l’impur lui-même ne devait pas être dénué d’une forme de naïveté, pensait-elle).
Décidément, oui, elle y retournerait, à ses livres où masculin et féminin cohabitaient, où blanc et noir s’épaulaient dans une convivialité qui, loin d’être effrayante, était le reflet d’une totalité fascinante.
Impossible d’échapper désormais à cet effondrement du masculin, à sa subordination récurrente au cliché du chaud lapin.
Elle enveloppait d’une sollicitude rétrospective l’épouse désavouée qu’elle savait pardonnante.
Elle la devinait relevant pierre à pierre la chapelle intérieure dans laquelle elle était parvenue à faire rentrer le pécheur repentant.
C’est cette image qu’elle élisait, de cette femme seule sur son camino de douleur, avançant d’un pas, reculant d’un autre, n’accordant d’emblée aucune absolution mirifique, mais luttant chaque jour contre la dépression qui la guettait ; cherchant à saisir un sens qui lui restait, à ce point, encore inaccessible, et se mordant l’intérieur de la joue pour que les larmes n’emportent pas l’instable château de cartes qu’édifiait son courage…
Au bout de la lignée, il fallait garder confiance en une ère nouvelle où les fils enfanteraient à leur tour : alors les pères fragiles n’auraient plus à mourir et les autres, n’hésitant plus sur le sein auquel ils choisissaient de se vouer, cesseraient de trahir.

Pas-de-côté © Philippe Ramette, Nantes