Marie arrivait fourbue du trajet et de l’organisation qui l’avait précédé : des billets de train à prévoir, des mails pour annoncer son départ, des clefs à ne pas oublier (une fois dans sa hâte, elle s’était trompée de trousseau, obligeant de nuit le gardien à se lever), de la valise qu’elle transportait au bureau pour foncer le soir même à la gare, et couvrir d’une traite les six heures de voyage.
Pourtant, malgré les aléas de son expédition, les visites à sa mère en maison de retraite lui paraissaient légères.
Un retour à l’essentiel.
Une plongée dans l’avenir, regardé sans frémir.
Mais comment supporter le spectacle d’êtres à la dérive, frissonnait une amie. Et les odeurs d’incontinence ? lançait une autre.
Certes, de prime abord, la vue des corps trébuchants, recroquevillés sur leurs fauteuils, n’avait rien d’inspirant…
Néanmoins ces rides racontaient une histoire. Il suffisait d’écouter.
Ce soir-là, Marie observait une voisine de table à la joue tuméfiée (encore une chute que les vieilles jambes n’avaient pu éviter).
Alors qu’elle était assise à côté de sa mère, une autre Alzheimer, errante, était venue s’ajouter à leur table. Il s’était ensuivi une scène des plus rocambolesque, où l’une babillait sans cesse qu’elle voulait voir sa mère, implorant qu’on la ramène chez elle, et l’autre vidait absurdement son sac pour le remplir aussitôt, comme la Winnie de Beckett cherchant un sens qui restait introuvable. Elle avait vidé son sac plus de vingt fois avec une méticulosité de maniaque, tout en bredouillant des conciliabules secrets. En partant, l’égarée avait chipé le pull de Marie, qu’elle avait longuement malaxé. Elle méditait peut-être sur la douceur des textiles d’antan…
Il y avait cette charmante petite dame à la canne qui ne passait jamais près de la mère de Marie sans l’embrasser, l’appelant sa mignonne. Ou bien son oiseau adorable.
Le vieil homme qui esquissait à tout propos une courbette élégante, la gratifiant d’un « Madame » si cérémonieux qu’il semblait d’un autre âge.
Derrière leur table marmonnait à longueur de temps une femme tétraplégique, le cou cassé sur son épaule, que son mari nourrissait à la petite cuiller – nombre d’héroïsmes silencieux s’égrenaient dans la discrétion des corps défaits – quelle chienne de vie il avait, mais ce soir-là comme un convive se trouvait à leur table, Marie avait été impressionnée de l’entendre débattre si finement sur l’art : elle s’était rendu compte – n’ayant jamais surpris sa voix faute de répartie conjugale – qu’elle l’avait imaginé muet.
Une autre pensionnaire s’était dite rassurée d’être là depuis que des étrangers s’étaient installés dans son immeuble. Elle dénonçait leurs pratiques – l’agneau égorgé dans la baignoire, la cage d’escalier dégradée et les jeunes, insolents. Ses propos paraissaient pour le moins connotés ; mais il n’est pas si facile d’introduire des nuances dans une épreuve que l’on a endurée. Les jeunes qui passaient leurs nuits à rire sous son balcon, l’insultaient. Un à un les voisins de l’immeuble, petits fonctionnaires au budget étriqué, avaient prudemment décampé.
La dernière, elle avait élu refuge dans cette maison de retraite offerte par son fils, où chaque jour elle savourait sa chance et déployait une bienveillance constante.
À chaque décès, c’était la coutume d’afficher la photo du défunt. Une bougie allumée créait une diversion et ranimait le courage des autres résidents. Un jour Marie y avait reconnu le portrait d’un vieil homme qui avait l’habitude de la saluer. Ayant enterré sa femme à l’automne, il avait prévenu qu’il la rejoindrait prochainement.
Et il avait tenu promesse : à la stupéfaction générale, il avait débranché son corps le plus naturellement.
À l’heure de franchir la porte, Marie traversait l’épreuve du numéro à huit chiffres qu’il fallait composer sans erreur, en terminant par la touche étoile. Le but était de dissuader les Alzheimer de filer.
De fait, la longueur du code n’était pas si aisée. Comme elle repartait toujours en retard et inquiète du train qu’elle attrapait au vol, elle l’inscrivait trop vite, oubliant parfois un chiffre. Il lui fallait attendre, crucifiée du délai, que le mécanisme pardonne à son étourderie et la laisse recommencer.
Chaque fois que la porte magiquement se rouvrait, elle s’élançait soulagée du sursis octroyé, ragaillardie par ce sentiment de victoire dont elle entretenait avec soin l’impact sur son moral, riant d’une performance dont elle n’ignorait pas la nature dérisoire.
© Françoise Cieslarczyk
