Élocution

Le public avait loué sa voix forte, bien articulée, de sorte que les personnes présentes avaient saisi chacun des points qu’elle abordait.

Elles ignoraient les circonstances qui l’avaient encouragée à développer cette aptitude orale. Au coin du feu dans son enfance, l’échange avec sa grand-mère sourde se limitait à quelques phrases.

Très jeune, elle avait appris à bien poser sa voix et à mimer, sur ses lèvres, le message.

Pour tenter de guérir, l’aïeule avait emmené la petite dans un pèlerinage. Elle avait versé de l’eau fabuleuse dans une de ses oreilles, en proclamant avec emphase : « Débouche-toi ! » Elle criait toujours, de ne pas entendre sa voix, mais si fort ce jour-là que tout le monde s’était retourné et que la petite aurait bien voulu disparaître dans la grotte aux miracles.

Mieux valait accepter que le préjudice demeure incurable.

En y repensant d’ailleurs, elle en avait bien joué, de cette surdité. Quand de sa cuisine, la grand-mère l’appelait d’une voix de stentor pour lui enseigner « les choses qu’une femme doit savoir », la petite se gardait bien d’accourir. Elle ne bronchait pas, profitant du fait que si elle répondait, l’aïeule n’entendrait pas.

Des heures durant, la grand-mère lançait le même appel têtu, sans jamais soupçonner que l’enfant refusait de venir. Ni imaginer pour une fillette d’autre rêve d’aventure qu’un savoir-faire domestique qui constituait, à l’époque, l’horizon principal des femmes.

Rien déjà pour la petite, plongée dans ses lectures, que des consignes fades auxquelles elle opposait une surdité résolue.

Mais une fois les hontes passées et les silences rompus, elle découvrait que s’était transmise une leçon plus cocasse. Elle rendait grâce à l’infirmité de l’aïeule pour l’avoir entraînée à l’école où se prononcent clairement les syllabes, si bien que plus tard personne, dans ses discours d’accueil, ne se sentait auditivement exclu.

Elle se demandait même – non sans amusement – si la gratitude du public à se voir comblé dans son attente sonore ne supplantait pas l’intérêt qu’il prenait à son exposé ; ou plus exactement, si ce dont il se souviendrait au bout du compte serait moins la pertinence d’une thèse convaincante que la précision d’un oral décuplé aux échos des mémoires.

René Magritte, L’art de la conversation, 1963 © Succession Magritte – TDR

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