Angélique avait passé un mois à peaufiner l’introduction aux actes d’un colloque organisé à trois. Elle avait relu interminablement les communications et vérifié chacune des citations. Une de ses collègues, ayant complété quelques remarques et rallongé une phrase, avait déclaré qu’étant la seule à ne pas avoir d’analyse à elle dans le recueil, elle signerait l’introduction afin de rétablir un partage équitable.
Après tout, c’était la faute des deux autres qui avaient rajouté leur grain de sel et alourdi l’ouvrage. Certes on lui avait bien suggéré à elle aussi de contribuer, mais c’était très provincial, cette façon de procéder.
Et puis, à dire vrai, elle n’avait pas le temps.
Sans compter, en outre, qu’elle n’avait pas d’idées. Elle était doublement lésée. Il fallait donc un traitement égal pour tout le monde.
Il n’échappait à personne que derrière le parisianisme branché, il n’y avait rien d’autre qu’un manque de sérieux à la tâche. Une impuissance à renouveler les approches, à faire valoir un angle inabordé ou à produire simplement une synthèse éclairée.
Et soudain, du fond de ce scandale qu’Angélique n’aurait jamais accepté en temps normal, l’émotion s’était calmée.
Et si elle laissait faire ? pour voir… Que lui importait ? les délais étaient tenus, le travail bouclé et elle n’avait nul besoin de ce bonus à sa carrière.
Elle la lui laisserait, son introduction, à cette pauvresse en mal d’idées. Elle-même en avait à la pelle, des filons à creuser. Elle se recentrerait sur cette occasion de s’affranchir que lui tendait le hasard.
Jamais l’autre ne saurait à quoi elle devait son succès. À un tournant dans l’âge mûr, où ce que l’on a thésaurisé ne se limite pas aux ronflements d’un CV.
N’empêche que six mois après, quand Angélique avait appris que sa collatérale – mise en minorité par un conseil d’administration las de ses décisions non concertées – avait démissionné, elle y avait vu la preuve qu’on ne dupe pas impunément ses semblables. Et qu’il est judicieux de museler les ambitions trop vives – vérité à laquelle il convenait au plus tôt de s’instruire.
Elle n’était pas mécontente, en se mettant à l’école stoïcienne, d’avoir tenté une expérience inédite.
Non dépouillée de ce qu’elle avait librement accordé, mais fortifiée d’une justice indécelable aux âmes vindicatives, qui caracolait à contre-courant des appétits de pouvoir.
© Inko di Ö
