Ce soir-là, dans son appartement du centre-ville, sa mère âgée s’était endormie juste après le dîner.
La soirée s’étant libérée à l’improviste, la fille avait pris la voiture au parking et filé à quarante kilomètres, dans la maison de campagne fermée depuis l’été.
Là, elle avait goûté des heures exceptionnelles à pédaler sur un chemin de crête d’où elle avait observé le soleil mijoter dans une casserole de nuages.
Les feuilles de chênes cliquetaient dans le vent et recroquevillaient leurs bords déjà rouillés.
Un regain de chaleur ravivait les énergies sur le point de s’éteindre.
Les derniers tournesols encore sur pied laissaient tomber leur cou tordu et calciné. Leurs squelettes gringalets ressemblaient, dans la plaine, à des pénitents en défilé funèbre.
Mais ce paysage un peu flapi, brusquement frotté par le soleil, s’était mis à reluire.
Elle était fascinée que sous la pression des nuages fuse tant de lumière qui se décuplait en jaillissements oranges, comme pour nier le peu de temps restant. Comme si le jour s’insurgeait contre la voûte qui allait l’écraser.
Elle avait admiré cette habileté à déjouer la menace.
Elle était rentrée en chantant à tue-tête pour désamorcer le signal que l’automne lui lançait.
Là, saluant le manque qui la pinçait dès qu’elle s’éloignait de ses papiers, elle s’accorderait un moment d’écriture entre les murs de la maison déserte.
À peine ouvrirait-elle un volet.
Sa lampe rayonnerait sur la cour une partie de la nuit. Alors, quittant sa tanière, elle s’allongerait sur la pelouse, face au ciel.
Par une concomitance singulière, la lune était ce soir-là parfaitement ronde, passée au tamis de nuages délicats qui ne parvenaient pas à l’enfariner tout à fait, malgré le mauvais temps annoncé : survivant au danger, elle semblait résolue à ne rien vouloir manquer de leurs retrouvailles fidèles.
De quoi pique-niquer au milieu de la nuit sur la pelouse dépliée, dans l’herbe raidie par le mois de sécheresse, à savourer avec quelques fruits – dans une exaltation qui tenait à l’incongruité de sa présence ici – la divination qui l’avait menée à ce rendez-vous imprévu: son image toute petite l’y attendait, posée sur le banc auprès de sa grand-mère, captivées par le spectacle des points lumineux qui avançaient sur leur orbite silencieuse comme des funambules.
Seules, perdues dans la grandeur cosmique.
À son retour, la fille s’était sentie un peu coupable d’avoir profité du sommeil de sa mère pour s’offrir cette fugue en solitaire. Mais elle n’avait pas l’impression d’avoir trahi la force qui maintenait aimantées, depuis des millénaires, les particules divergentes des affections humaines.
© Inko Di Ö
